Claude Ruey Conseiller national
 
 

Problématique de l'école face aux inégalités


5 mai 2010


Assemblée parlementaire de la francophonie - Erevan, le 05.05.2010
 
 
Permettez-moi tout d’abord, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs de remercier nos amis Arméniens de l’accueil généreux qu’ils nous font ces jours à Erevan. Je suis d’autant plus heureux de pouvoir saluer les représentants du Parlement arménien que je suis moi-même membre fondateur du Groupe d’amitiés Suisse – Arménie du Parlement suisse et que nous avons contribué à ce que le Parlement suisse fasse une déclaration reconnaissant le génocide arménien. Merci dès lors encore de votre accueil.

« Problématique de l’école face aux inégalités », tel est donc le thème que nous abordons ce matin. La problématique est bien entendu multiple et a des facettes diverses que l’on peut aborder sous l’angle de l’handicap physique, de l’handicap psychologique, social ou socio-économique les deux premiers de ces handicaps étant relatifs à ce que l’on appelle chez nous la pédagogie spécialisée. Je me restreindrai si vous le voulez bien à m’attarder à la problématique des inégalités sous l’angle de l’intégration des enfants allophones, qu’ils soient suisses ou étrangers, nombreux dans notre pays, en mettant en exergue l’ensemble des mesures mises sur pied dans nos écoles pour intégrer et inclure dans la communauté les enfants particulièrement issus de l’immigration. Un enfant sur quatre en Suisse est en effet d’origine étrangère. La problématique des enfants allophones concerne donc en premier chef les immigrés mais ce n’est pas seulement d’eux qu’il s’agit. En effet cette démarche peut aussi concerner des élèves suisses lorsqu’ils quittent leur région d’origine et leur langue d’origine pour se trouver dans une région où l’on ne parle pas leur langue maternelle.

Permettez-moi à ce propos un bref excursus sur l’une des caractéristiques de la Suisse : son plurilinguisme et son pluriculturalisme. Confédération ou fédération d’Etats, la Suisse réunit en effet des régions (les cantons) dont l’histoire, la culture, la religion, la langue sont diverses. La Suisse compte ainsi quatre langues nationales : l’allemand, le français, l’italien et le romanche. Elle compte également deux religions principales, la religion catholique et la religion protestante à laquelle s’ajoute maintenant de manière encore relativement peu importante l’Islam. La Suisse combine en outre régions alpestres, régions campagnardes et centres urbains. Enfin il convient encore de préciser qu’il existe chez nous une forte immigration, puisqu’un peu plus de 20 % de la population est étrangère.

Un pays multiple, plurilingue et pluriculturel donc. Mais qu’on ne se méprenne pas : contrairement à ce que l’on croit parfois à l’étranger, les Suisses, sauf exceptions, ne sont pas forcément capables de parler en trois ou quatre langues. En réalité nous vivons sous le régime du principe de la territorialité des langues, c’est-à-dire qu’à un endroit donné il y a une langue pour toute la région (exception faite des cantons bilingues), une langue officielle pour les relations avec les autorités régionales ou locales. Les Suisses ne sont donc pas personnellement et systématiquement polyglottes. Dès lors la question de l’intégration des enfants allophones se pose également pour les élèves suisses en provenance d’une région linguistique de Suisse où l’on ne parle pas la même langue.
« L’éducation pour l’inclusion : la voie de l’avenir», cette affirmation constituait le thème de la 48ème session de la Conférence Internationale de l’Education, tenue à Genève en novembre 2008 et qui avait pour but de soutenir les efforts des Etats destinés à atteindre une éducation de qualité pour tous.

Si la question de la qualité de l’éducation pour tous est de mise aujourd’hui, c’est qu’il existe encore différentes formes d’inégalités au sein des écoles, dont, je l’ai dit, le plus souvent à propos des élèves allophones.

En Suisse, la Commission fédérale de coordination pour les questions familiales a constaté, en 2008, que le corps enseignant « tendait à placer les enfants d’origine étrangère plus facilement que les autres dans une classe spéciale ou dans une formation se situant en deça des compétences réelles de l’élève ». C’est contre ce genre de déviations et d’inégalités que nous devons lutter.

La Suisse est devenue quasiment un pays d’immigration. Plus de 20% de la population est étrangère et un enfant sur quatre est issu de l’immigration, quand ce n’est pas deux sur quatre ou trois sur quatre dans certaines villes. Il en résulte des conséquences significatives sur le système éducatif. Il s’agit pour l’Etat de gérer ces arrivées en intégrant du mieux possible ces élèves dans le système scolaire, sans qu’ils s’en sentent exclus et pour qu’ils puissent bénéficier du même suivi que les élèves qui sont de langue maternelle nationale.

Le système d’éducation suisse se base sur trois principes : l’égalité des chances, l’intégration et l’hétérogénéité. Ces trois perspectives visent à promouvoir un environnement équitable pour tous.
Par égalité des chances, on entend justement combattre toutes formes de discrimination envers les élèves allophones, leur offrir la possibilité d’accéder à une éducation de qualité et ainsi leur permettre d’utiliser au mieux leur potentiel.

En optant pour l’intégration, le système éducatif suisse entend donner à ces élèves et à leurs parents les moyens de prendre place dans les cursus scolaires suisses et donner également aux enseignants suisses le moyen de les accueillir. La mise en pratique des ces éléments passent par des mesures telles que :

1.    Un cadre juridique approprié : le droit constitutionnel prévoit le droit à la scolarité pour tout enfant se trouvant en Suisse et quelle que soit sa situation légale (y. c. les « sans papiers »). A ce propos, il est remarquable que l’école suisse, déclarant viser à garantir l’accès pour tous à l’éducation et sa qualité, a très tôt pris position en disant que l’école doit accueillir tout enfant, que ses parents soient en situation légale ou non, sans aucune discussion et aucune transmission d’informations aux services de police ; dans ce sens le droit à l’éducation prime quelles que soient les circonstances. C’est ainsi que dans une déclaration du 24 octobre 1991, la Conférence des Chefs de départements d’instruction publique affirmait le principe selon lequel : «  Il importe d’intégrer tous les enfants de langue étrangère vivant en Suisse dans les écoles publiques en évitant toute discrimination. L’intégration doit intervenir dans le respect du droit de l’enfant, au maintien de la langue et de la culture du pays d’origine. » Cette déclaration est le fondement de l’accueil des enfants en Suisse.

2.    L’encouragement du bilinguisme avec une promotion prioritaire de la langue locale, considéré comme facteur d’intégration principal.

3.    L’apprentissage de la langue d’origine de l’enfant migrant. Il est important en effet qu’il n’oublie pas sa langue maternelle, sa culture, …, etc. Les ambassades de pays de provenance qui ont de grandes communautés migrantes en Suisse comme l’Espagne ou le Portugal, voire l’Italie ont consenti des efforts considérables en finançant des enseignements et des écoles destinés à leurs ressortissants. A côté de cet engagement d’états, d’autres cours sont le fait d’associations privées, parfois appuyées par les cantons pour des communautés dont le pays d’origine n’a pas la force de le faire lui-même, c’est par exemple le cas de l’Albanie et d’autre communautés migrantes comme les Tamouls et les Kurdes. Les cantons, responsables en premier lieu de l’instruction publique, ont décidé qu’ils pouvaient soutenir ces cours soit par une offre de formation continue pour les enseignants, soit par la mise à disposition gratuite de locaux et d’infrastructures, tout en précisant que ces cours doivent avoir lieu « dans le respect de la neutralité politique et religieuse ». Cette précision a pour but d’éviter que les cours de langue des pays d’origine soit des occasions d’endoctrinement.

4.    La formation des enseignants, notamment l’obligation de suivre des cours de pédagogie interculturelle, ce qui permet à ces enseignants d’être en mesure de gérer l’accueil d’enfants de culture différente dans leur classe.

5.    L’accompagnement des parents des enfants migrants qui a pour but de leur permettre de comprendre le système scolaire de leur enfant et de pouvoir y participer activement (contact écoles-familles). Dans ce domaine, les cantons responsables de l’instruction ont fait de gros efforts : des brochures d’information sur les systèmes cantonaux de formation ont été rédigées dans la plupart des langues de la migration et sont distribuées lors des rencontres avec les parents et aussi lors d’occasions informelles, notamment lors de rencontre au sein des communautés.
Je vous l’ai dit, l’école repose sur les trois principes que je répète d’égalité des chances, d’intégration et d’hétérogénéité.
En ce qui concerne donc le 3ème principe, l’hétérogénéité, il s’agit ici d’une dimension quelque peu différente puisqu’elle concerne la scolarité à proprement parler, c’est-à-dire l’échelon de la salle de classe. Chaque élève ne possède pas obligatoirement le même niveau, ce qui est normal. La classe n’est donc pas considérée comme un seul bloc compact. Les élèves ont des besoins divers, et le professeur doit gérer ces différences, pour autant qu’elles ne soient pas insurmontables. C’est là qu’intervient la dimension d’inclusion : il importe d’assurer l’égalité des chances et un enseignement de qualité quels que soient la diversité des élèves et leurs besoins (appuis en langue, soutiens pédagogiques, etc.). L’éducation inclusive a donc pour tâche de combattre l’échec scolaire. A cet égard trois mesures ont fait leurs preuves ces dernières années :

•    repérer ceux qui prennent du retard et leur apporter une aide systématique

•    renforcer le lien entre école et famille afin de permettre aux parents d’aider leurs enfants

•    tenir compte de la diversité des situations et des élèves.

Le bilan global de l’intégration des élèves, en particulier des allophones, ainsi que les études Pisa ont montré que l’école suisse, soit les 9 années de scolarité obligatoire, réussit assez bien à intégrer les élèves issus de la migration, avec des résultats au-dessus de la moyenne des pays voisins. En revanche, comme je le disais au début de mon exposé, ces études ont aussi révélé que notre système scolaire conduit à moins bien intégrer les élèves venant de milieux socio-économiques défavorisés avec une aggravation du phénomène lorsqu’il y a des difficultés linguistiques. C’est la raison pour laquelle, dans le cadre de la coordination dont on vous a parlé hier, les responsables de l’instruction publique des différents cantons ont décidé de compléter leur coordination scolaire par des éléments qui seront d’une grande importance pour les élèves rencontrant des difficultés dans leur parcours scolaire. Il s’agit notamment des points suivants :

-    la scolarisation précoce prévue à partir de l’âge de 4 ans révolus avec notamment l’objectif de consolider les apprentissages langagiers fondamentaux dès les premières années et la possibilité de détecter plus tôt les besoins de soutiens particuliers

-    le renforcement général de l’apprentissage des langues au cours de la scolarité obligatoire

-    une offre de structure de jour qui permet de répondre aux besoins de prise en charge des élèves dans le cadre de l’école, mais en dehors des heures d’enseignement (repas de midi, devoirs surveillés, etc.)

-    le développement et la définition de standards de formation pour quelques domaines de formation qui soient les mêmes dans tout le pays

-    une disposition prévoyant le soutien par les cantons aux cours de langues et de cultures d’origines organisés par les états et les communautés migrantes présentes dans le pays.

Ce bref survol vous montre que les responsables politiques et pédagogiques de notre pays ont pour souci de répondre aux besoins des élèves ayant des difficultés durant leur parcours scolaire et qu’ils ont passé aux actes afin d’apporter un soutien approprié aux élèves rencontrant des difficultés particulières dans le contexte de l’école. Ils répondent ainsi à l’un des termes du préambule de la Constitution fédérale suisse qui dit que « la force de la communauté se mesure au bien-être du plus faible de ses membres ». Lutter contre les inégalités renforce les plus faibles parmi nous. Nous ne pouvons que nous en réjouir.

Claude Ruey

Conseiller national suisse
 

   
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